Note par R. Derek Wood sur le portrait
Daguerréotype dit de “M. Huet, 1837”

[ Collodions & Clopinettes 1999-2006 ]

    Dans Études photographiques (Société française de photographie), de novembre 1998, No 5, p.4, se trouve une illustration d’un daguerréotype de la collection de Marc Pagneux. Elle est décrite comme étant le portrait daguerréotype pris par Daguerre lui–même de “M. Huet,1837” et serait ainsi le plus ancien portrait photographique conservé. La légende de l’illustration ajoute que ce daguerréotype mesure 5,8 x 4,5 cm et représente “Nicolas Huet, peintre naturaliste au Muséum d’histoire naturelle”. Aucune autre information n’est donnée au sujet du daguerréotype, et on peut à juste titre être déçu du manque d’explication prouvant qu’il représente bien Nicolas Huet. Car cette identification est somme toute déconcertante. Le Dictionnaire de Biographie Française (Paris. Librairie Letouzey 1989, tome 17, 1422–35) fait la liste de dix neuf personnes portant le nom de Huet, et le no.16 est “Hüet, Nicolas, peintre (Paris 1770 – id. 26 déc. 1830) ... Il entra en oct. 1804 comme dessinateur au Muséum d’histoire naturelle”. Il serait intéressant d’avoir l’avis d’un plus grand nombre de personnes en ce qui concerne l’âge possible de l’homme représenté sur ce daguerréotype (on peut également voir l’image sur l'internet , mais il est peu probable que ce soit celui d’un homme assez âgé né en 1770 et certainement pas celui d’un homme mort en 1830, comme Nicolas Hüet!

    Si le daguerréotype ne représente pas le portrait de Nicolas Hüet, pourrait–il être alors celui d’un membre de sa famille? Pour nous aider il existe un livre de C. Gabillot sur Les Hüet , Jean-Baptiste et ses Trois fils, publié à Paris en 1892. Les trois fils sont mentionnés assez brièvement dans le dernier chapitre (ix, pp.130–46). Nicolas, qui devint artiste au Muséum d’histoire naturelle, était l’aîné des trois frères. Comme mentionné ci–dessus, on le dit être né en 1770 et mort à Paris le 29 décembre 1830. François Villiers Hüet le deuxième fils, naquit le 14 janvier 1772. Il vécut de longues années à Londres où il mourut en 1813. Tout comme les autres membres de sa famille il devint artiste et peignit des portraits miniatures de son père et de son frère aîné Nicolas qui à l’époque où Gabillot écrivit son livre appartenaient à un certain M. Alphonse Prévost de Clarmont. Le troisième frère Jean–Baptiste [fils] naquit le 19 décembre 1772 et mourut en 1832. Il est facile de le reconnaitre sur les portraits, car il n’avait pas de bras droit. Il fut le seul des trois frères à avoir une descendance. Son fils Constance eut à son tour un fils prénommé Joseph, qui (ceci est important pour notre enquête) devint “aide de naturaliste au Muséum”. Il y a de fortes chances pour que Joseph (petit–neveu de Nicolas) soit l’homme du portrait daguerréotype en question. La date de naissance de Joseph (ou celle de son père) n’étant pas donnée dans le livre de Gabillot, une comparaison avec l’âge possible du modèle du daguerréotype s’avère difficile. Cependant, nous savons que son grand-père est né à la fin de 1772, il y a donc peu de chance pour que Joseph soit né avant 1813 mais plutôt autour de 1820. Joseph a fourni à C. Gabillot des informations sur la famille et des illustrations quand celui–ci préparait son livre en 1892, il semblerait donc que Joseph était encore en vie à la fin du siècle.

    Mais le plus important n’est pas tant l’identification du modèle représenté sur le daguerréotype que l’année où il a été pris. Dans le même numéro de novembre 1998 de Études photographiques, l’éditeur André Gunthert, de toute évidence encouragé par cette date apparente de “1837”, écrit un article sur les temps de pose requis par les premiers daguerréotypes. Or il serait extrêmement surprenant, voire incompatible avec les autres sources, que Daguerre, deux ans avant d’avoir divulgué sa technique au monde, ait obtenu (sur des preuves aussi minces) après un temps de pose suffisamment court, une image d’un homme vivant. L’image daguerréotype de M. Huet n’aurait pas dû être publiée dans Études photographiques sans explications sur l’identification spécifique de la personne et sans discussion quant à la crédibilité de la date de “1837”. Il est essentiel que le portrait daguerréotype de Huet réapparaisse dans un futur numéro de Études photographiques, avec cette fois une illustration de la date inscrite sur le daguerréotype, et de plus amples informations sur la nature et la position de cette inscription.

2. Réaction d’un artiste après les premiers Daguerréotypes.

    À l’exception de la famille mentionnée ci–dessus, on doit considérer si Daguerre aurait pu avoir pris le portrait d’un autre Huet. Paul Huet (1803–1869) artiste plus connu est un candidat possible. Inscrit sous le nom de Huet, No.17 dans le Dictionnaire de Biographie Française, il est le sujet d’une oeuvre biographique écrit par son fils René–Paul Huet qui publia en 1911, Paul Huet (1803-1869), d’après ses notes, sa correspondance, ses contemporains. Un portrait photographique de Paul Huet, homme d’un certain âge portant la barbe, apparait en frontispice. Bien que ce portrait ait été pris après 1860 vers la fin de sa vie, il semble être celui d’une personne différente de celle du premier daguerréotype. Mais, l’invention de Daguerre et ses effets sur les artistes sont rapportés dans une lettre écrite par Paul Huet en mai 1839 au peintre Henri Decaisne et qui est d’un intérêt plus général:
 

Je suis tout étourdi de la découverte de Daguerre, que doit–on donc en dire à Paris, la grand’ville! Le progrès. l’émanicipation, etc., etc., avez–vous vu cette merveille? à vrai dire, je suis un peu prévenu malgré mon étonnement et mon admiration. S’il faut en croire les feuilletons (la gazette), les pauvres artistes n’ont plus qu’à se brûler la cervelle. Contre mon habitude, il est vrai que je dois commencer à m’encrasser, je ne vois point les choses si en noir, j’espère que cela nous délivrera des faiseurs de ponts neufs et des fabricants de portraits du Palais–Royal; la question reste mieux tranchée et sans savoir jusqu’à quel point cela peut personnellement m’atteindre, je suis sans inquiétude pour l’art lui–même.

 

1999 © R. Derek WOOD        
Bromley, Angleterre